5 heures du matin. Mon réveil automatique me chante « Haili hailo ». Le jour était enfin de venu de retrouver un emploi. Je sortis de la maison familiale sans faire de bruit. Devant, Bernard m'attendait dans une petite voiture de location. Tout avait répété une quarantaine de fois. Tous les plans du bâtiment avaient été épluchés, le service de sécurité décortiqué, le personnel fiché. Nous ne pouvions que réussir. Toute la troupe nous attendait dans un hangar, à quelques mètres de l'immeuble. Tous étaient vêtus d'une tenue de camouflage kaki. C'était Bernard qui l'avait décidé, il n'avait pas compris que des vêtements de civil seraient plus adéquats en pleine ville. L'équipe de choc était composé de Castor, Jean-Baptiste, Guillermo Djoba, le roi de la rumba, Alphonse, Cléante, Gilbert, Toufik qui avait accepté à mon grand étonnement la mission, Alexei Ivanovitch, puis Bernard et moi, bien sûr. Nous libérions tout d'abord Alphonse de sa cage. Il entra dans le grand bâtiment de verre de Total et se dirigea vers François-Sébastien, qui s'occupait de l'accueil.
« Je peux vous aider ? lui demanda ce dernier.
-Vouiiiii.... Viens danser le twist avec moi, mon fou ! »
Et c'est alors que ce bougre de François-Sébastien se mit à danser avec lui. Et le bruit de leurs pas sur le carrelage entraina Alexei Ivanovitch qui ne put se retenir d'aller danser avec eux. La place était libre. Nous nous faufilions derrière le bureau d'accueil et avancions discrètement. Il fallait franchir le premier portail, qui donnait sur l'espace réservé aux cadres de l'entreprise. Pour le garder, deux brutes épaisses étaient postées là. C'est là que Cléante devait intervenir. Le vieux gardien de zoo, incontinent, avait bû de l'eau fraiche toute la nuit. Il ne pouvait plus se retenir, et arriva en courant vers les gardes ,les suppliants de le laisser aller aux toilettes. J'avais bien prévu mon coup : il n'y avait des toilettes qu'au premier étage, dans le département si sécurisé des cadres de l'entreprise. Et comme prévu, les deux gorilles accompagnèrent notre ami. Le portail était resté ouvert. Je jetais un rapide coup d'½il à notre plaisantin de l'accueil mais il était encore occupé à danser un twist déchainé. Le portail donnait sur un grand escalier de marbre. En haut des marches, de grands bureaux, tout de verre, afin que tout le monde voit tout ce qu'il se passe tout le temps et partout. C'était maintenant à Toufik, Guillermo et Gilbert d'aller au front. Nous avions repéré trois interrupteurs, qui permettaient de fermer d'épaisses grilles en métal, privant ainsi tous les employés de voir ce qu'il se passait à l'étage. Le trio devait être synchronisé, pour éviter qu'une personne, étonné de voir les rideaux du voisin se baisser, donne l'alerte. Il n'y avait aucun moyen de se cacher, il fallait être rapide, net et précis. A mon signal, les trois hommes se mirent à courir comme si leur vie en dépendait à direction d'un interrupteur chacun et se dépêchèrent de l'enclencher. Les grilles de fer se fermèrent alors que les employés, déroutés, tentez de sortir en urgence. Ils étaient bel et bien bloqués. Ce que je n'avais pas prévu, c'est qu'ils avaient le téléphone. L'alarme antieffraction retentit. Ah, les fourbes ! Maintenant, il fallait courir vers l'ascenseur au bout du couloir. Horreur, une grille juste devant l'ascenseur était en train de s'abaisser. Bernard, Castor et moi eûmes juste le temps de se faufiler. Le chapeau de Castor, emprunté à une représentation en cire de Davy Crockett, failli rester de l'autre côté de la grille, mais le garçon le rattrapa à temps. Nos trois compagnons étaient pris au piège. Que faire maintenant ? A l'arrivée de l'ascenseur, des gardes nous attendraient sûrement. Je décidais dans la panique de sortir par la trappe de secours, situé en haut de l'ascenseur. Nous étions maintenant trois intrus coincés dans la cage d'ascenseur. Habile, j'appliquai les leçons de James Bond à la lettre, montant après le câble épais. Une sortie d'urgence, en haut ! Je m'y hissais le premier. Castor eut plus de mal. Etions-nous sauvés ? La sortie que nous avions prise donnait sur un long couloir blanc. C'était le 21ème étage, il n'en restait plus que deux pour réussir la mission. Les bureaux y étaient déserts, toute l'assemblée devant nous attendre à l'ascenseur quelques étages plus bas. Au bout était installé un poste de garde. Nous progressions doucement, pour ne pas risquer d'alerter les surveillants. Mais nous constations que le poste était abandonné. Cependant, on entendait une drôle de chanson au bout de l'étage :
« Tirelipimpon sur le Chihuahua
Tirelipimpon avec la tête avec les bras ! »
Plus loin, dans un bureau laissé vide, deux vigiles avaient installés une télévision et écoutaient ravis la chanson de Carlos, en dansant en rythme. Nous rampions afin de passer inaperçu. Trop occupés à entonner « Le tirelipimpon », ils ne nous virent pas. Plus loin, nous traversions une salle avec de nombreux micros. Soudain, Bernard se retourna :
« Ben il est où Castor ? »
La réponse nous fut rapidement donné par les hauts-parleurs de l'immeuble. Castor s'était arrêté aux micros et chantait l'Internationale :
« Debout les damnés de la terre
Debout les forçats de la faim
La raison tonne en son cratère
C'est l'éruption de la fin
Du passé faisons table rase
Foules, esclaves, debout, debout
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout
C'est la lutte finale
Groupons-nous, et demain
L'Internationale
Sera le genre humain»
La puissante main de gorille de Bernard arracha Castor à ses micros. Quelle idée d'emmener un enfant ! Au bout de la salle, un nouvel ascenseur. Hélas, la porte métallisée commençait à se refermer. Mon compagnon breton et moi-même nous glissèrent de justesse dans l'ascenseur. Un grand bruit sourd retenti contre la porte. Castor avait oublié de se baisser. C'était maintenant trop tard pour lui. L'enfant retourna à ses chants révolutionnaires, qui bercèrent notre ascension.
Le 22ème étage se profilait devant nous, l'étage du terrible Simon Simon. L'assistant de la patronne y avait installé ses bureaux. Nous aurions pu monter directement au 23ème, mais j'avais envie de donner une leçon à mon ancien conseiller de l'ANPE. Dehors, un violent orage donnait le ton : la lutte serait impitoyable. De grandes en bois donnaient l'accès sur son bureau et ses appartements privés. Je comptais aller frapper à l'une d'elle pour le faire sortir, mais je n'en eu pas besoin. Le fourbe était déjà dans le couloir marbré à côté d'une statue, à son effigie bien sûr.
« Vous ? Vous êtes énormes, jamais en « Low battery », jamais fatigués. Mais je vous méprise ! Allez vous faire pendre ! » Hurla-t-il. Bernard se mit à courir en sa direction lorsqu'il activa une manivelle. Une trappe s'ouvrit du sol, faisant apparaitre une cage solide. Une trappe dans du marbre ? Simon Simon était très doué. Mais, horreur, la cage contenait celui qui avait juré ma perte : le terrible Grec. Simon ouvrit la cage avant de s'enfuir dans son bureau en riant. Le Grec faisait voler une lourde chaine au dessus de sa tête. J'aurais beaucoup rit s'il s'était assommé, mais il était hélas doué pour les armes. La chaine claqua violement contre l'épaule de Bernard avant que celui-ci eut le temps de se sauver. J'étais pris au piège, mon acolyte à terre. Le tyran était lui plutôt relaxé, chantant « Lookin' out my backdoor » de Creedence d'un air décontracté. Je me jetais sur le corps de mon ami. Soudain, j'aperçu dans la poche de son blouson une bouteille d'eau bénite qu'il avait rapporté de son séjour à Lourdes. J'ouvrais le flacon et en aspergeais le Grec. Le monstre hellène se mit à crier, horrifié par ce symbole religieux :
« Ah, je fonds ! »
Il semblait comme tétanisé, ne bougeant plus, comme effrayé par ce qui allait lui arriver. Je pu lui arracher sa chaine et l'assommer avec. Je tapotais Bernard, qui se releva doucement. Son épaule le faisait souffrir, mais il voulait continuer l'aventure. Et le tonnerre frappait de plus en plus la tour de verre. La porte du bureau de Simon Simon était entrouverte. Il se cachait derrière un épais fauteuil. J Heureusement, j'avais encore tout prévu : j'avais attaché un stylo Waterman et un fil de nylon et le lançait dans la pièce. Intrigué et ne pouvant résister à l'appel de l'objet, l'homme tenta de l'attraper, une fois, deux fois, trois fois, se rapprochant inexorablement de la porte où nous étions cachés. Lorsqu'il arriva enfin à nous, il fut aussitôt violement frappé par Bernard avec la chaine du Grec. Le combat prenait fin. Nous primes l'escalier qui menait au nirvana. En haut de cet escalier, une porte où l'on pouvait lire : « Madame Mélanie D., Directrice ». Fougueux comme toujours, je poussais la porte le premier.