« Hey ! Salut à toi, terrien ! Le plein pour Alexei Ivanovitch, immigré russe et star de la chanson d'amour soviétique, oh yeah ! »
Au moment de le servir, je m'aperçus qu'une main dépassait du capot, en fonte évidement.
« C'est trash ! Lui dis-je éc½uré
-Non, c'est glauque ! » rit-il.
Il ne cessa de danser. J'étais ému, la larme à l'½il. Mon premier client était une célébrité. Qu'il ait tué à peu près cent cinquante personnes en leur roulant dessus ne m'importait guère. Ça ne pouvait pas être de sa faute, de toute façon, brave comme il était. On discuta un moment. Il m'invita à venir une semaine Saint-Pétersbourg et chanter avec lui dans son studio privé. Mais tout s'arrêta net quand le russe se mit à interpréter de tout son c½ur de magnifiques cantiques. Le Grec jaillit de son bureau avec un sabre japonais et poursuivit mon client en hurlant :
« Viens là que je te coupe les oreilles! Mort aux chrétiens, mort aux chrétiens ! »
Une fois revenue de sa chasse bien heureusement infructueuse, mon patron revint et me demanda de le rejoindre dans son bureau, cette affreuse petite pièce lugubre faisant penser à une salle de torture.
« Gérard, il est interdit de servir ce genre de client ! Vous le saviez pourtant, c'est inscrit dans le règlement ! Votre attitude ici est fortement déplacée. Quand vous voyez un chrétien, vous devez lui couper les oreilles, un point c'est tout ! Imaginez qu'il soit turc, ça serait le bouquet ! »
Je ne disais rien, honteux, et le laissait déblatérer son flot de haine. Soudain, il se coupa :
« Chut Gérard.... Il y a un espion parmi nous !
-Madre de dios, yé suis découvert ! » Hurla Julio Iglesias, le célèbre chanteur, qui venait de bondir de sous le bureau du sataniste. Que faisait-il là ? Je n'en avais aucune idée, vraiment dépassé par la situation. Et cet affreux grec attrapa un filet de pêche qu'il gardait à portée de main. Notre célèbre séducteur espagnol n'eut à peine le temps d'entonner le premier couplet de « Vous les femmes » qu'il se fit prendre au piège, dans le filet comme un vulgaire poisson. L'hellène me demanda de l'aider à ligoter notre visiteur. On l'attacha à un lustre. C'est donc pendu par les pieds, la tête en bas, que notre star espagnole fut interrogée.
« Grecos parlatos ? Non bien sûr, vous devez être turc... ; marmonna le Grec.
-Yo suis español! Soy Julio Iglesias! La star de la chanson, si!
-Balivernes, vous êtes turc, c'est évident ! Günaydın , İyi akşamlar, İyi geceler ! Öptüm! Ja, Öptüm! (*)
Oui, j'ai appris quelques mots turcs ; dit-il, se tournant vers moi, qui avait la sensation que ce qu'il venait de dire n'avait ni queue ni tête.
-Mais puisque yé vous dis qué yé suis espagnol ?
-Arrêtez de vous payer ma tête ! Eyer ask bir cinayet olmus olsaydi , o zaman bende bir katil olmus olurdum çünkü sevmek ama benim kadar sevmek sonsuza kadar bir cinayet olurdu ! Öp beni, grand fou ! (**) ».
Le Grec avait l'air sûr de lui mais je sentais qu'il aurait été ridicule en face d'un vrai turc.
Après avoir giflé notre invité surprise pendant trois heures, malgré mes cris incessants et ma grande réticence envers la torture l'idole de ma mère, ce dernier se mit à parler.
« Y'avoue tout ! Y'ai été envoyé par ta Mama, qué y'aime à mourir ! ! Vu que je lui parlais d'Amérique mais que je n'étais pas assez riche pour l'emmener à Corfou – mon patron versa une larme en entendant le nom d'une île grecque- alors nous comptions de demander... hum, c'est difficile... de l'argent pour qu'on aille célébrer nos noces à Athènes... Mais avant, je devais t'espionner pour vérifier si tu étais d'humeur joyeuse, cé qui nous aurait arrangé la tâche... »
Le moustachu entra dans une colère folle, menaçant d'exécuter Julio Iglesias s'il ne retirait pas sa demande toute suite, hurlant que Satan ne l'a pas créé pour qu'il accepte une telle chose et tentant d'égorger l'espagnol. Je le retins facilement, l'attacha à son tour et partis prévenir la police. Ils arrêtèrent l'horrible tyran grec, qui hurla qu'il allait tous nous tuer. Monsieur Carrefour, qui, comme tout le monde le sait est le créateur des magasins Carrefour était venu pour l'occasion.
« Bien joué, Callaghan ! me dit-il. Vous avez été très efficace, et je me ferais une joie de vous engager comme chef de la station essence de ce magasin ! »
Je tombais des nues. Après un seul jour, et un seul client, j'allais déjà devenir patron ! Ma pompe à moi ! Je gambadais, sautais partout... et traversais la route sans regarder. Un 35 tonnes me percuta de plein fouet et je perdis connaissance.
(*) Bonjour, bonsoir, bonne nuit ! Bisous ! Oui, bisous !
(**) Si l'amour était un crime, alors je serais criminelle car t'aimer comme je t'aime est un crime éternel ! Embrasse-moi, grand fou !


