Le drôle de bougre était à l'heure, portant un masque africain. Je ne savais pas s'il se rendait compte que l'armée de touristes venus visiter le site était en train de le regarder. Malgré tout, il me donna un dossier, et s'adressa à moi en slovaque. Et c'est toujours autant énigmatiquement qu'il disparut sans m'avoir laissé le temps de le questionner. Je restais là, hébété, le dossier dans les bras. Bras que la police, ayant vue la scène, me menotta rapidement. Une dizaine de policiers étaient là, l'arme braquée sur moi. Simon Simon m'avait entrainé dans un guêpier.
On m'emmena au poste pieds et poings liés, c'était le cas de le dire. Les policiers n'étaient point de gentils hommes, ma mère me le répétait souvent.
« Ferme-la, sale yougo ! On t'a attrapé, on va attraper toute ta famille » me disait l'un d'eux en frappant de toute ses forces mon visage que le temps n'avait pas encore abimé. Il n'y avait plus besoin du temps, cet homme le remplaçait....
Un autre, armé d'un humour des plus fins, me dit « Tu pues, yougo ! Il faut que le yougo se lave ! ». La joyeuse bande hurla de rire. Ils ont de l'humour à la police, c'est vrai, mais je préfère tout de même celui des pompistes. Bref, une fois arrivé au poste de police, on me débarrassa du dossier et m'attacha à un fauteuil. J'étais méconnaissable, en sang de la tête aux pieds. Les petits comiques riaient encore, et jouaient à me gifler. Mais soudain, tout le monde se tut. Des pas. Un bruit de fort respiration saccadée. Une cape qui trainait sur le sol. Je reconnu mon pire ennemi.
« Je suis.... Molaire » me dit-il de la voix la plus terrible.
Molaire, c'était mon surveillant au lycée. Il avait dû se faire transférer à la police, où il pouvait librement exercer ses activités favorites. On m'enleva le bâillon. Ils ne comprenaient pas que je n'étais pas un trafiquant de drogue yougoslave à la fin ? L'affreux surveillant me gifla à nouveau, sans me reconnaitre, et se mit à me parler en slovaque.
« Dievka moja, ty ču¨ a nestar sa, keď sa chlapi zhovárajú (1)! Diváci ho odmenili dlhotrvajúcim potleskom (2)! Čím je schod vy¨¨í, tým pád ťa¸¨í ! (3) Strč prst skrz krk ! (4) »
Je ne comprenais rien, mais j'avais la vague impression que Molaire faisait l'étalage de phrases au hasard, et qu'un vrai slovaque lui aurait rit au nez.
Après de nombreux coups reçus, je réussis enfin à placer un « Je suis français et je ne suis pas trafiquant. » Alors, les brutes vérifièrent mes papiers. Enfin, ils ouvrirent pour la première fois le fameux dossier. Une seule feuille. Sur cette feuille, une seule phrase : «Mon stylo, c'est un Waterman ! Blague !». Les barbares n'y comprirent rien, et me libérèrent au bout de quatre heures d'entretien. Je sortais du poste de police en lambeau. J'avais été arrêté et passé à tabac tout simplement parce qu'un hurluberlu avec un masque africain parlant slovaque m'avait donné un dossier avec une feuille et une phrase ridicule. Je maudissais Simon Simon, sans savoir qu'il venait de me transmettre le moyen de trouver un emploi.
« Mon stylo, c'est un Waterman! » Cette phrase m'intriguait. Qu'avait-il voulu me dire ?
Rentré au squat, je vis le cubain occupé. Il n'était pas seul, j'entendais une voix de femme. Une voix familière.... Je poussais la porte de sa « chambre » et en tomba à la renverse. Lucille était là, dans les bras de ce drôle de zouave. Je voulu vite ressortir sans me faire voir, mais Guillermo m'arrêta :
« Eh, oh ! Yé té connais ! Tu né la touche pas, comprendo ? Gaulois ! »
Lucille me regarda. Elle se contentait de sourire. Je lui souris aussi, puis sortis, poursuivi par mon dangereux colocataire. La vengeance du cubain est terrible, surtout quand elle est injustifiée !
Après m'avoir cherché toute la nuit, l'hispanique décida de faire la paix. Mais me conseilla quand même de ne pas la toucher... Mais que faisait-elle là ? Ma vie s'entourait d'un flot de mystères à résoudre....
(1) Ma fille, tais-toi et ne dérange pas les hommes quand ils parlent.
(2) Les spectateurs le gratifièrent de longs applaudissements.
(3) Plus la marche est haute, plus la chute est dure.
(4) Enfonce-toi un doigt à travers la gorge.