J'appris plus tard que ce fut-elle qui, venu faire le plein, me vit gisant et m'amena à l'hôpital. S'en était suivie pour elle une crise de dépression. Une fois revenue à la maison, je constatais qu'il n'y avait plus un recoin sans qu'une boite d'antidépressif traine. Elle me fit promettre de ne plus lui refaire des frayeurs pareilles. Mais je sentais qu'il y avait autre chose.
Je fus dispensé d'aller au lycée pour un mois, histoire de revenir à mon état normal. Faudrait que je tente de mettre fin à mes jours plus souvent, moi. Ma mère avait fermé son cabinet de dentiste pour mieux s'occuper de moi. Moi qui imaginais une vie de rêve, pouvoir dormir des heures et des heures, me prélasser, et qu'on allait céder à tous mes désirs, je me trompais lourdement. Ma maman dépressive me mit au travail. Il fallait rattraper en un mois toute une scolarité ratée. Je compris enfin ce qu'elle ressentait : elle ne voulait plus que je suive la voie de la pompe à essence. Le pire était qu'elle m'enfermait comme en prison. Je ne pouvais plus sortir de ma chambre, et la fourmillait de pièges me condamnant à y rester éternellement. Un jour, elle partit « faire les courses ». Je savais bien que ses « courses » étaient en fait un stage chez les dépressifs anonymes. Mais peu importe, j'étais bien décidé à m'échapper et enfin voir le monde extérieur. Commençait pour moi un dur combat contre la montre. Il fallait que je démonte, puis remonte tous les pièges avant le retour de maman. Impossible. Sauf si je les évitais. Je commençais à vouloir sortir de mon lit, mais un jet de jus d'ananas m'arrosa en pleine figure. Elle était maligne, mais je l'aurais. Tout d'abord, je vidais ma bibliothèque sur mon lit pour faire cesser l'arrosage automatique contre adolescent fugitif. Un système ingénieux de contrepoids m'aspergeait dès que la charge sur le lit n'était plus suffisante. Pour compliquer la tâche, le sol était un pare-terre de cactus solidement liés. Les pieds arrachés, alors que l'arrosage séchait enfin, je tenais d'ouvrir la porte. La poignée enlevée, ce n'était pas très pratique.... Je serais bien sortis par la fenêtre, mais la marâtre l'avait condamné. J'étais condamné, en pleurs, je me jetais contre la porte de désespoir. Une fois, deux fois... La troisième, je tombais par terre de l'autre côté de la porte, le nez devant deux grands pieds.
« Je t'ai ouvert la porte, mon canard ! C'est trop fort ! » Alphonse était là, encore là. Son rire démoniaque me glaça le sang. Je ne pouvais m'échapper sans combattre cet énergumène. Je le poussai dans les escaliers. Alphonse dégringola jusqu'à bas, et s'étala sonné devant la porte. Je l'enjambai et parfait en courant dans la rue. Jamais on ne me reverra ici ! Jamais !
