A mon retour, Lucille n'eut pas la réaction attendue. J'espérais qu'elle me saute au coup, qu'elle me réconforte pour me faire oublier ce moment difficile. Mais que nenni, elle fut attendrie par le numéro machiavélique de Toukif, si bien qu'elle décida de ne plus m'adresser la parole et d'aller roucouler avec ce bandit. Le professeur s'était fait un redoutable ennemi. Mon plan, c'était de lui refiler madame Surlot, la terrible professeur de sciences qui m'aimait, et de récupérer la sublime Lucille. Car Lucille, c'était quand même autre chose qu'Audrey, que j'avais quitté, las de ses grognements incompréhensibles. Mon plan était démoniaque. Il vrai que j'avais eu le bon professeur. Tous les copains m'avaient aidé. Malgré leur niveau scolaire tout aussi pitoyable que le mien, ils en avaient assez que Toukif leur raconte que Lucille avait été à la base du mouvement romantique, ou bien que Victor Hugo s'était contenté de voler à Lucille un manuscrit des Misérables et de le revendre en ayant pris soin d'enlever le nom de l'auteur et d'y apposer le sien.
Je préparais le coup tous les soirs, enfermé dans mes toilettes. Des fois, mon père voulait prendre la place, et hurlait, tapant rageusement contre la porte. Mais un coup comme celui-là, ça ne s'interrompait pas sous prétexte que quelqu'un avait une envie pressante. La dernière semaine de cours était le moment choisis pour opérer.
Je m'introduisais dans le laboratoire de sciences. Madame Surlot était là, comme toujours, à relire mes copies pleines de fautes et y dessiner des c½urs. Je vins lui parler clairement : entre nous, ça ne pouvait marcher. Pendant qu'elle fondait en larmes, me demandant des explications, Jean-Baptiste s'introduisit dans le même laboratoire et déposa une lettre, qui était une copie de la première lettre de Toukif à Lucille.
« Lucille Madame Surlot,
Je ne sais pas comment te dire combien je t'aime. Je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus sans penser à toi. Ma vie sans toi est un enfer, et tu y apporterais la lumière nécessaire pour éclairer enfin ma triste existante. Pendant tous les cours qui nous avons en commun, je ne te lâche pas du regard, attendant toujours que tu donnes la bonne réponse. Et tu ne me déçois jamais. L'autre jour, j'ai bien sentis que ton monologue s'adressait à moi. J'ai compris qu'il était temps pour moi de t'avouer ce que j'ai sur le c½ur. Je ne vois que toi, je ne veux que toi. Caresser tes beaux cheveux blonds d'une couleur bizarre, tenir enfin ta main, t'embrasser. Je sais que notre amour ferait parler. Nous n'avons pas le même âge, pas la même autorité, pas la même vie. Nous sommes de deux milieux différents. Je sais que ce n'est pas raisonnable. Mais peut-on raisonner un homme amoureux ?
Rejoins-moi vendredi à 15 heures, derrière le collège dans ma classe. Vivons enfin notre amour !
Signé Toukif, qui t'aime à la folie ».
C'était Bernard qui avait rectifié la lettre. Sauf que Bernard, il n'était pas très malin, et il qu'il avait fait plein de tâches, rayures et ratures, et que la simple idée de dessiner des c½urs lui avait donné une forte nausée. C'était un dur, Bernard !
Après avoir longuement parlé, je quittais le labo, après que Jean-Baptiste m'eut fait signe derrière la fenêtre que tout était bon. Je le rejoignais pour admirer mon travail. Madame Surlot, triste et seule, pleurait à chaudes larmes. Elle froissa mes contrôles, les déchira un par un. Mais au milieu des contrôles, elle vit cette lettre. Soudain son expression changea. Elle se mit à danser, à rêver. Nous riions aux éclats. Il suffisait d'attendre quelques jours pour la voir arriver dans la salle de Toukif. Evidement, les copains étaient cachés derrière la fenêtre. Quant à moi, j'arpentais les couloirs à la recherche de Lucille. Comme elle ne m'adressait plus la parole, il fut difficile de l'emmener devant la salle, dont la porte était ouverte. Mais je ne renonçai pas, et arrivai enfin à la faire passer devant cette satanée porte. Ce qu'elle vit l'horrifia : madame Surlot s'était jetée sur Toukif comme un rapace sur sa proie. Lucille hurla, frappa contre les murs, tapa du pied, et enfin vint pleurer dans mes bras. Toukif ne la retint même pas, trop occupé à parler sciences naturelles avec sa collègue...
Mais tout cela était trop beau : Castor avait vu tout le manège. Il m'espionnait, lui aussi, depuis qu'il était sorti de l'enclos des castors, au zoo. Il avoua tout à Lucille, qui folle de rage, me retourna une claque monumentale. Cette fois-ci, c'était vraiment terminé. Lucille ne serait plus jamais mon amie. Pris de rage, dans ma peine, je décidai de mettre fin à mes jours. Quitte à mourir, je voulais que ça soit à la station essence. Je me mettais une pompe dans la bouche, et commençai à ingurgiter de l'essence. Belle mort, pour un homme qui voulait devenir pompiste. Plus j'avalais, et plus je me disais que j'étais un raté. A quoi je pensais donc, pour rêver de Lucille ? Où avais-je la tête ? Elle était promise à une réussite inouïe, tout le monde l'aimait. Et moi, meneur d'une petite bande douteuse, j'étais promis à une carrière de pompiste. Pompiste dans une station d'essence..... Essence... essence... Plus j'avalais, et plus ce mot me revenais dans la tête...
C'est là que je vis apparaitre Jiminy Cricket, la conscience de Pinocchio. Il me parlait, d'abord en italien, puis en russe, pour finir en français :
« Ne gâche pas ta vie, mon ami. Tu es jeune, et ce n'est pas comme ça que tu deviendras un vrai petit garçon ! Vas, vis, et deviens pompiste, pour montrer au monde qui tu es ! Fais confiance à ta bonne étoile ! Et, pour information, Pinocchio passe au cinéma demain. Il reste peu de places, tu devrais te dépêcher... »
. Certes, cette vision était complètement tordue, mais elle me fit revenir à la réalité. J'arrêtais de boire de ce liquide poisseux et infâme, et malade, rampant, j'appelais à l'aide. Je me réveillais deux jours plus tard face à un grand plafond blanc.