Et l'année de 6ème s'écoula paisiblement, suivie de la 5ème et de la 4ème. Arrivé en 3ème, le pouvoir ne m'attirait plus. Lucille ne faisait plus mes devoirs, ayant rompus avec Toukif. J'étais toujours aussi mauvais. Mais la 3ème fut l'année où j'ai enfin trouvé l'amour. Audrey, ma voisine depuis toujours, avait enfin cédé à mes avances. Certes, elle était assez malaimée du porcinet. Mais je l'aimais quand même, ma petite Audrey. Elle était en 5ème, ayant redoublé deux fois. Mais ce n'était pas de sa faute. C'était Toukif qui avait décidé de se venger de moi et de la faire galérer. A cet âge là, j'avais une mobylette. Mais attention, pas n'importe quelle mobylette ! C'était la « Gé », que je l'avais surnommée. J'emmenais souvent Audrey à travers la campagne sur ma « Gé ». Je me souviens qu'une fois, on descendait dans le sud. Il parait que c'est beau le sud. On s'arrêtait, par-ci par-là, dès qu'on trouvait un bar avec quelques ivrognes et des camionneurs, pour leur tenir la causette. Mes parents n'aimaient pas que je parte comme ça, et que je boive, mais j'en avais marre de leurs interdictions. Je faisais ma vie. J'étais partis en pleine nuit, sans leur accord. Ils ne savaient pas où j'étais, et tant mieux. Quoi qu'il en soit, un jour, on arriva dans un charmant petit village du nom de Neussargues. On s'était installés au camping du coin. Joli petit endroit, j'étais heureux. Mais ma joie allait vite diminuer. Audrey était en furie. Selon elle, j'avais passé le voyage à admirer les pompes à essence. Je poursuivais n'importe quelle pompe à essence. Balivernes, je voulais juste voir comment elles étaient faites par ici. Ça lui a pas ma plus, à ma Audrey. Alors qu'elle hurlait dans un langage incompréhensible, je pris mes cliques et mes claques et partis à pied à travers la campagne, sur un coup de colère. Qu'allais-je faire ? Qu'allais-je devenir ? Etais-ce la fin prématurée de Gérard le pompiste ? Au bout d'un chemin, en pleine nuit, une lumière, et une grande ferme. Je m'approchai, et toquait à la porte, un petit sac sur l'épaule.
« J'arriiiiiiiiive ! ». Le cri m'avait effrayé. J'allais faire demi-tour mais une grande main poilue m'en empêcha. Ce n'était pas un gorille, mais un drôle de bougre emmitouflé dans une peau de mouton. Il n'avait plus de cheveux sur le haut du crâne, et on avait l'impression que ces derniers avaient poussé sur ses bras. L'étrange personnage me questionna sous la pluie :
« Oh, mais qu'est-ce qu'un petit plaisantin fait ici ? avait-il dit tout souriant.
-Je cherche un refuge pour la nuit. Il pleut, j'ai faim, j'ai froid, j'ai peur, lui répondis-je.
-Oh oh oh, tu es ici chez toi ! Viens vite mon garçon, je t'offre un Coca, quelques cerises, et zou, au lit les petits loups ! Mais demain, tu m'aideras à tondre Huguette ! »
Devant mon air effaré, il me précisa qu'Huguette était son mouton fétiche. Elle était spacieuse, sa maison, quoi que rustique. Ça sentait un peu la chèvre, mais c'était mieux que rien. Il me fit m'assoir sur un grand canapé usé par le temps et entama la conversation. Il fut un temps ingénieur chez Michelin, mais partit sur un coup de tête élever des chèvres. Il avait deux enfants, une fille de mon âge, et un fils de trois ans son ainé, Alphonse. Il était marrant Alphonse, bien qu'il me fasse un peu peur avec son rire sadique. J'allais partager la chambre avec sa s½ur, couché sur un vulgaire tapis. Elle était fan des Beatles. Il y avait des posters partout, mais le pire, c'était qu'elle chantonnait tout le temps, même dans son lit. Las d'entendre « Yesterday » en boucle alors que je tentais de m'endormir, je lui demandai d'arrêter d'entonner des chants manouches. Ma remarque la mit hors d'elle. Elle se leva d'un peu bond, me souleva par le col, et bien que deux fois plus petite que moi, elle me mit K.O. en un coup de poing.
« Tu dis pas ça des Beatles, pauvre naze ! » hurlait-elle.
Le nez en sang, j'avais compris qu'il ne fallait plus que je fasse le malin. Je me cachais enroulé dans mon tapis, honteux et confus, jurant que l'on ne m'y reprendrait plus.
Le lendemain, l'ancien ingénieur m'avait réveillé aux aurores en jouant du cor. En plus, il avait la sale manie de rire de tout. Alors, quand il m'emmena dans l'étable et que j'essayais de tondre Huguette, qu'est-ce qu'il a rit ! Moi beaucoup moins.... La bête se débattait férocement. Mes mains n'étaient peut-être pas assez douces. En tout cas, c'était sûr, je ne serais jamais éleveur de chèvres.
Une fois la tonte effectuée, j'ai couru rejoindre Alphonse. Mais quelque chose dans son regard était pire que d'habitude. Il me fixait avec de grands yeux ronds effrayants, et commençait à me dire des horreurs. Je reculais, prêt à m'échapper. Il avançait, un couteau de table à chaque main, me proposant de sceller notre fraternité en faisant un câlin. Horrifié, j'ouvrais la porte à la volée, et partais au courant de la ferme. Jamais ils ne me reverraient, eux.
« Gérard ! ». Audrey m'avait retrouvée en pleine campagne. Elle m'enlaça tendrement, et éclata en pleurs. Je ne lui voulais pas de mal à ma Audrey, mais elle avait enfin compris qu'il ne fallait pas m'embêter. Je suis un caïd, pas le genre à me faire dominer par les femmes ! J'appris plus tard que c'était un peu comme ça, le monde des pompistes. Quoi qu'il en soit, nous repartîmes directement vers Issy les Moulineaux. Trop d'angoisse, trop de frayeurs, trop de pleurs. Nos vacances étaient fichues, ma fugue aussi. En route, j'eu l'impression qu'une vieille moto nous suivait. Les retrouvailles m'avaient certainement fait tourner la tête, du moins c'est ce que je pensais....